Effets subliminaux dans les séries télé

11 août 2015.

C’est l'été et les vacances pour nombre d'entre vous ! J’en profite pour parler d’un centre d’intérêt occupant mes loisirs : les séries télé. Mais, par déformation professionnelle, je ne vais aborder que l’écriture de ces séries, et plus particulièrement leurs effets subliminaux.

Public de "Avatar"

Avez-vous remarqué la quantité d’effets subliminaux dans les séries télé ? Ah ben non, vous n’avez pas pu, vu que c’est subliminal... Pourtant croyez-moi, les fabricants de ces séries usent des procédés les plus vils pour nous accrocher. Il faut les comprendre, les enjeux sont importants. Devant un film un peu faiblard, les spectateurs restent quand même jusqu’à la fin, alors qu’avec une série ils abandonnent au bout de quelques épisodes. Donc, les séries sont plus agressives en effets addictifs. Je trouve important de vous alerter au sujet de ces abus.

 

Etant donné mon métier, j’ai été attiré par des séries ayant pour héros des maîtres de la manipulation et de la communication (les deux sont cousins). Notamment, je me suis intéressé à « Mad Men » (sur le milieu de la publicité dans les années 50) et au « Mentalist » (suffisamment connue pour m’éviter de la présenter). Et j’ai été abasourdi par l’utilisation d’effets subliminaux dans ces séries censées nous décrire des manipulateurs.

 

Par définition, l’effet subliminal est imperceptible. Il frappe inconsciemment le spectateur. Il est cependant possible de détecter sa présence, à condition de rester concentré sur soi-même. Car oui, il n’y a aucun doute, ces procédés subliminaux sont efficaces. Pour le vérifier, soyez attentif à vos réactions et à vos sensations. Il se passe des phénomènes étranges, en contradiction avec votre nature ou vos premières intentions.

 

Les phénomènes paradoxaux provoqués par les effets subliminaux

 

J’étais fumeur il y a encore peu. Généralement, quand je voyais un acteur fumer à la télé, j’allumais une cigarette par mimétisme. Encore aujourd’hui, voir quelqu’un fumer à l’écran ou dans la vraie vie me donne envie de m’y remettre. Or dans « Mad Men », où les personnages n’arrêtent pas de fumer et de boire, je n’ai aucune envie de les imiter. Pourquoi ? Quant à la série « Mentalist », chaque épisode raconte une enquête, avec quelques éléments de suspens. Généralement, ce genre de série me met sous tension. Or avec « Mentalist », je me sens relax, cool, trop cool… Comment cela se fait-il ?

 

Avant de vous révéler les mécanismes, je reviens sur cette possibilité de détecter la présence d’effets subliminaux. Ce que j’éprouve dans ces deux exemples est contraire à mes habitudes. On a chassé mon naturel, je suis victime d’un paradoxe ! Le résultat est si insolite et si peu normal, que par la force des choses, je sais que les fabricants de ces séries sont en train d’user sur moi de procédés vicieux. Et comme je ne les vois pas, je sais qu’ils sont subliminaux. Le sachant, comme cela m’intéresse de découvrir le stratagème, je sais ce que je dois chercher. La question est de savoir où chercher…

 

La technique de déshumanisation de « Mad Men »

 

Pour montrer des gens en train de fumer sans communiquer au spectateur l’envie de les imiter, « Mad Men » multiplie les procédés. Notamment celui qui consiste à recréer la fumée en images de synthèse. Et le plus systématiquement pratiqué est celui du faux raccord.

Voyons d’abord comment communiquer l’envie de fumer au spectateur : il suffit de montrer l’acteur portant la cigarette à ses lèvres, l’allumant, aspirant et soufflant la première bouffée, dans un mouvement continu, en plan-séquence ou en une suite logique de plans. Or dans « Mad Men », on ne voit jamais cela. A la place, voici leur recette : quelqu’un parle et s’interrompt le temps d’allumer sa cigarette, geste qui va se dérouler en plusieurs plans : on le voit porter la cigarette à ses lèvres et l’allumer – cut – contre-champ sur son interlocuteur tandis qu’il a repris la parole en off – cut – on revient sur lui en train de parler et la cigarette a disparu des lèvres ! Ou bien, effet plus grossier : on le voit de face, la cigarette allumée aux lèvres tandis qu’il parle – cut – alors qu’il continue sa phrase, il est filmé de dos et sa main tenant la cigarette est posée sur son genou. 

 Cette séquence de Mad Men met en scène 5 personnes qui discutent en fumant. 2 cendriers sont bien remplis. Pourtant dans ce plan, la pièce n’est pas enfumée.

Jamais une série n’a autant multiplié les faux raccords. En brisant la linéarité et la fluidité des gestes, c’est un peu d’humanité qu’elle retire au jeu des acteurs. Avec pour effet notre impossibilité à épouser leur gestuelle. Nous ne songeons même pas à les imiter, vu que tout est tronqué. Ajoutons que lorsque les acteurs de « Mad Men » fument, ce n’est pas du tabac mais une substance qui les fait grimacer différemment des vrais fumeurs, pour compléter l’artifice et nous éloigner plus encore de la pratique.

 

Le travail d’hypnose du « Mentalist »

 

Pour me rendre cool quelle que soit la teneur des images à l’écran, « Mentalist » utilise deux procédés, un soft et un hard. Le soft se joue au niveau de l’harmonie des couleurs. Le ciel constamment bleu, bleu comme le bleu des yeux de Patrick Jane et certaines de ses chemises, un bleu en parfaite adéquation avec les murs ocres du bâtiment des flics.

 

(A propos, mon plus beau souvenir d’effet subliminal lié au bleu est dans « Avatar », lors de la première séquence nocturne dans la forêt. Les larmes me sont venues aux yeux inexplicablement, alors que rien ne le justifiait dans la narration. En le revoyant, j’ai compris que l’émotion était déclenchée par un bleu très particulier utilisé à l’image. Appelé « bleu de Chartres », c’est celui des vitraux au temps des cathédrales, qu’il a été longtemps impossible de reproduire chimiquement et que l’on a retrouvé grâce au numérique.)

 

Mais tout cela est bien gentil. Là où « Mentalist » donne dans le hard, c’est au niveau du son. On nous déverse dans les oreilles des ondes, dites alpha, bête, gamma et thêta, ondes dont les fréquences s’accordent à celles de nos ondes cérébrales et les orientent. On retrouve ces mêmes ondes dans les bandes sonores ayant pour but l’hypnose et la relaxation. La musique même de « Mentalist » est un travail de laboratoire, jouant sur les vibrations caressantes, les basses qui nous clouent au sol, les aigus cristallins qui nous couchent le cerveau sur un lit de guimauve. Et l’intégralité des épisodes est nappée de cette sauce sonore jusque dans le mixage des voix. Vous êtes bien, rien ne peut vous arriver, faites confiance à votre police et maintenant, doooooormez…

 

Invitation à la vigilance

 

Les effets subliminaux sont partout : images, sons, écrits (ce que nous appelons le langage d’influence). Ce sont des techniques dont on peut faire bon ou mauvais usage, mais toujours manipulatrices. (Par exemple, l’usage qui en est fait dans « Mad Men » pour nous éviter de fumer semble partir d’une bonne intention). Plus rarement, ce peut être un élément d’écriture qui ajoute une nuance ou une complexité à la dramaturgie. A ce sujet, ne manquez pas le film « Room 237 » (2012), un documentaire de Rodney Ascher qui décortique (parfois de manière exagérée) la variété d’effets subliminaux visuels du « Shining » de Stanley Kubrick, pour démontrer comment le cinéaste a raconté en filigrane une autre histoire que celle que nous croyons suivre.

 

Je vous invite à prendre conscience de ces procédés, dans la mesure où l’audiovisuel en abuse, et pas seulement dans la fiction. Dans la publicité bien sûr, mais aussi les infos et les campagnes électorales. Il serait dommage de privilégier un ou une candidat(e) qui ne nous séduit pas au départ, juste parce que, inexplicablement, quelque chose nous accrocherait chez lui ou chez elle. Une certaine nuance de bleu, par exemple.

Vie de Charlemagne - Chartres

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