Concevoir à son image

 

Des difficultés à rédiger cachent souvent autre chose. C’est comme pour l’orthographe : quand je commets trop de fautes dans un paragraphe (alors que je suis plutôt bon en orthographe), cela signifie que ma pensée manque de clarté (j’en dis plus ici sur le sujet). C’est aussi vrai pour la rédaction : quand j’ai du mal à exprimer une idée, cela révèle quelque chose de plus profond. Peut-être que mon propos n’a pas de raison d’être, que je manque de motivation ou que je suis mal placé pour m’exprimer sur le sujet.

 

Ce que l'on conçoit bien… se quoi ?

 

La célèbre phrase de Boileau, « Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement », s’entend comme une problématique de communiquant. Elle invite à réfléchir à la cohérence du propos avant de s’exprimer. Je dirais qu’il faut aller plus loin. Si l’on reste en surface (entre le simple rapport entre la conception du discours et son énoncé), cela peut inciter à l’hypocrisie. En effet, je peux m’exercer à énoncer de la clarté apparente, quand en vérité je n’ai rien conçu de clair. C’est le cas chez les champions de rhétorique : ils nous impressionnent par leur argumentation alors qu’en réfléchissant deux minutes à leur propos, on remarque parfois qu’ils disent n’importe quoi.

 

Dans cette logique, ce qui s’énonce clairement n’est pas forcément le fruit d’une bonne conception. Au résultat, le discours tient debout mais ne marque pas les esprits. Si l’on veut aller au fond des choses, il faudrait dire « Ce que l'on conçoit bien se vit clairement » et aussi : « Ce que l'on conçoit bien se projette clairement ».

 

Se projeter, c’est s’imaginer dans une situation. Le b-a ba de la projection consiste à s’interroger sur son destinataire avant de s’exprimer. Quand je me demande « à qui je m’adresse ? » en préparant un discours, j’imagine mon destinataire et je me projette face à lui, en train de répondre à son attente.

 

Concevoir le succès

 

Un autre travail de projection consiste à s’interroger sur ses propres désirs pour lancer des projets solides. Là, on peut se trouver limité à concevoir certaines choses. Par exemple, concernant le désir d’atteindre le succès. Succès professionnel ou succès en amour. La publicité et le cinéma nous matraquent avec des représentations de la réussite et certains croient devoir coller à ces représentations, sans s’interroger sur leur propre conception de la réussite. 

 

Vouloir une Ferrari alors que l’on n’aime pas conduire... Ou trouver l’âme sœur avec qui tout partager alors que l’on est un solitaire endurci... Rêver d’attirer toutes les filles (ou les mecs) de la terre alors qu’on est quelqu’un d’exclusif… Ou de posséder une villa au bord de la mer alors que l’on craint l’eau… Vouloir coller à une image de réussite qui ne correspond pas à sa personnalité, cela revient à se fixer de faux objectifs. Cela ne mène nulle part.

 

Quand on vise quoi que ce soit, on a intérêt à se projeter dans une situation en rapport avec un objectif personnel à 100%. Sinon, la perspective sera faussée, les actions seront freinées et enfin, chaque fois que l’on voudra exprimer ses projets ou ses aspirations, cela sonnera faux.

 

Concevoir le discours

 

Une jeune femme qui n’avait aucun mal à s’exprimer, rencontrait pourtant des difficultés pour rédiger un type particulier de courrier : il s’agissait de répondre à des plaintes. On lui avait fourni des modèles de réponses mais qui ne la satisfaisaient pas, elle souhaitait en écrire plus pour renseigner au mieux ses destinataires. Dans sa tête, tout semblait clair, elle savait ce qu’elle voulait dire ; mais devant l’ordinateur, elle ne parvenait pas à ordonner ses idées. A l’étude du cas dans le cadre de la formation que j’animais, il s’est avéré que la réglementation de son entreprise lui interdisait de divulguer ce type de renseignement et qu’elle outrepassait ses droits. Elle en avait eu un vague soupçon et son incapacité à rédiger l’avait protégée, en quelque sorte, lui évitant de commettre l’irréparable.

 

Ce cas se répète chez beaucoup de stagiaires qui se déclarent mal à l’aise avec l’écriture. Quand le malaise ne touche qu’un type d’écrit, le problème est rarement lié aux compétences en rédaction. Dans ce cas, l’incapacité à énoncer clairement trahit le fait qu’ils se projettent dans une situation impossible ou périlleuse. La formation leur est utile pour identifier la source du blocage et apprendre les techniques qui leur permettront de la déceler plus rapidement à l’avenir. Il s’agit d’un processus très rassurant, qui les conforte dans leurs vraies capacités et qui permet d’éluder les faux problèmes.

 

Ce qui se conçoit bien est affaire d’harmonie et de cohérence entre les différents éléments du projet ou du discours. Et la clarté de la projection est à l’origine de la qualité de la conception. C’est pourquoi, avant de nous exprimer, il convient de nous demander si nous sommes la bonne personne, à la bonne place et au bon moment pour le faire. 

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